mardi 28 avril 2015

Martin Chambi, le géant intrépide



Peu de personnes au monde peuvent se vanter d’avoir su transcender leur condition pour s’élever au rang de personnalité incontournable plus d’un siècle après leur naissance.  Martin Chambi serait l’ambassadeur du Pérou en la matière si son génie était apprécié à son juste titre.





Aujourd’hui, seule une poignée d’aficionados de l’univers artistique lui rend justice dans son pays, alors même que son œuvre a une résonnance internationale.

Visionnaire diront certains, pionnier dirent d’autre, ici c’est son statut d’artiste sans précédent que nous souhaitons célébrer. Une maitrise indéniable de l’art de la photographie, un œil avisé sur une société  bipolaire : il fût l’un des créateurs majeurs du XXème siècle. 

 
Il est vrai que Martin Chambi a eu un destin hors du commun. Ce fils d’agriculteur né en 1891 à Puno fût le fruit d’une culture « indigena » dont le quechua était la langue principale. Un milieu social qui induit de nombreux devoirs dans la société péruvienne du siècle dernier comme celui de prêter sa main d’œuvre à une mine d’or dès les prémices de son adolescence. 


 C’est une rencontre atypique avec un photographe alors qu’il était en plein labeur qui donnera naissance à sa vocation. Dès lors, il s’imposera un travail acharné pour gagner suffisamment d’or et partir, appuyé par ses parents, vers Arequipa afin de réaliser son rêve.

Ainsi, à  ses 16 ans, il deviendra l’apprenti de Max T. Vargas, un photographe reconnu des familles bourgeoises de la « Ville Blanche ». Ce dernier lui fera découvrir les subtilités de la photo. Neuf ans plus tard, il ouvrira son propre local a Sicuani, à la jonction même entre le le Lac Titicaca et la ville de Cuzco.  C’est d’ailleurs à Cuzco, fief de l’empire Inca, que sa carrière prendra un autre tournant.


Photographe de tous les univers, intellos, bourgeois, andins ; de tous les paysages, villes,
campagnes ; des milieux modernes et traditionnels ; mariages, communions des plus aisés, misère des plus humbles, événements sportifs réunissant tout ce beau monde…
C’est son amour pour Rembrandt qui l’inspirera et lui provoquera le besoin impérieux de travailler avec l’ombre et la lumière. Ses nombreux autoportraits feront office de test.
Dès lors, ses clichés prendront un autre relief. Il s’agira de s’armer de patience pour attendre le moment parfait permettant de convertir une simple prise de vue en véritable œuvre d’art.


 
A côté de la photographie à fins commerciales,  il placera au cœur de son œuvre la ville de Cuzco et la société andine. Il deviendra ainsi le premier et principal témoin de son paradoxe, entre beauté et complexité sociale extrême. Si « les photos constituent à la fois une fenêtre et un miroir » (John Szarkowski), on peut retrouver en Martin Chambi ce désir profond de révéler son monde, désir menant à une recherche intime, celle de sa propre identité. Une démarche témoignage quasi anthropologique qui saura dépasser les clichés et mettre à nu une société encore tenue secrète aux yeux du monde.

Quoi qu’il en soit, l’originalité et la richesse visuelle exceptionnelle de Martin Chambi ont eu des conséquences considérables sur l’histoire de la photographie. 





Bien plus qu’être le premier photographe andin, Martin Chambi fût un très grand artiste, magnifiquement célébré par le célèbre auteur péruvien Mario Vargas Llosa : « Il est risqué de trop insister sur la valeur de témoignage de ses photos. Elles en ont certes également une, mais elles expriment pour lui autant l'environnement dans lequel il a vécu et observé (...) et lorsqu'il se place derrière l'appareil photographique, il devient un géant, doté d'une véritable force d'invention, capable de recréer la vie. »

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